𝘽𝙡𝙚𝙞𝙨𝙪𝙧𝙚 : 𝐥𝐞 𝐫𝐢𝐬𝐪𝐮𝐞 𝐜𝐚𝐜𝐡𝐞́ 𝐝𝐞𝐬 𝐦𝐨𝐛𝐢𝐥𝐢𝐭𝐞́𝐬 𝐡𝐲𝐛𝐫𝐢𝐝𝐞𝐬
29 mai 2026
Ex Terminis en collaboration avec Jean-Charles Bensussan (avocat au barreau de Paris)


Depuis quelques années, une pratique s’est imposée dans les déplacements professionnels internationaux : le “bleisure”. Le terme vient de la contraction de business et leisure.
Concrètement, il s’agit d’ajouter une dimension personnelle à un déplacement professionnel : prolonger une mission de quelques jours, rester le week-end sur place, intégrer des activités privées entre deux réunions, ou encore transformer un déplacement d’affaires en séjour hybride. À Singapour, Dubaï, Miami, São Paulo ou Tel Aviv, cette pratique est devenue extrêmement fréquente chez les expatriés, dirigeants internationaux, consultants et entrepreneurs mobiles. Et pourtant, peu de personnes mesurent réellement les conséquences juridiques que ce type de mobilité peut créer. Car derrière cette évolution des modes de vie internationaux, une question devient de plus en plus sensible : jusqu’où la responsabilité de l’entreprise continue-t-elle pendant un déplacement international ? Et la réponse surprend souvent.
Une réalité largement méconnue dans les environnements internationaux
Beaucoup de dirigeants pensent qu’un salarié ou un collaborateur cesse d’être sous la responsabilité de l’entreprise dès lors qu’il quitte une réunion, un site client ou un rendez-vous professionnel. Dans les faits, la réalité juridique est souvent beaucoup plus large. Dans de nombreux systèmes juridiques — et particulièrement dans les logiques issues du droit européen et des standards internationaux de gestion du risque — le déplacement professionnel est analysé comme un ensemble continu.
Autrement dit : lorsqu’une personne se trouve à l’étranger à cause de sa mission professionnelle, certains risques restent juridiquement liés à cette mission, y compris en dehors des horaires de travail. Cette logique produit aujourd’hui des situations parfois très sensibles pour les groupes internationaux.
Quand la vie privée à l’étranger reste liée à la mission
Plusieurs décisions de justice ont profondément marqué les entreprises internationales ces dernières années.
Dans une affaire devenue célèbre, une salariée expatriée en Afrique est victime d’une agression alors qu’elle se trouve dans un contexte privé. La justice considère néanmoins que son exposition au risque reste liée à sa présence dans le pays dans le cadre de sa mission professionnelle.
Autre affaire particulièrement commentée : un salarié en déplacement international se blesse au cours d’une sortie nocturne pendant sa mission.L’entreprise considère naturellement qu’il s’agit d’un comportement purement personnel.Mais la juridiction retient malgré tout une qualification professionnelle de l’accident. Pourquoi ?Parce qu’il n’a pas été possible de démontrer une rupture claire entre la mission et l’activité personnelle. Et c’est précisément là que le sujet devient complexe pour les entreprises internationales modernes.
Les nouvelles mobilités internationales brouillent les frontières
Le modèle classique du voyage d’affaires a profondément changé. Avant, un déplacement professionnel suivait généralement une logique simple : départ → mission → retour.
Aujourd’hui, les mobilités internationales sont beaucoup plus hybrides. Un entrepreneur basé à Dubaï peut prolonger une mission à Singapour pour quelques jours personnels. Un dirigeant vivant entre Miami et New York peut transformer un déplacement professionnel au Mexique en séjour familial. Un consultant international peut mixer télétravail, réunions et activités privées sur plusieurs pays au cours d’un même voyage.
Dans les hubs internationaux comme les Émirats, Singapour ou Israël, ces pratiques sont devenues normales. Mais juridiquement, elles créent une difficulté nouvelle :à quel moment le déplacement cesse-t-il réellement d’être professionnel ?Et dans certains cas, cette frontière devient presque impossible à définir clairement.
Le vrai problème : la responsabilité continue alors que le contrôle disparaît
Dans la pratique, les entreprises savent généralement gérer les parties visibles d’un déplacement :vols, hôtels, chauffeurs, réunions, sites clients, événements professionnels. Ces éléments sont organisés, validés et suivis. Mais les périodes intermédiaires le sont beaucoup moins : soirées libres,week-ends,activités touristiques,sorties privées,prolongations personnelles,déplacements locaux non encadrés.
Or ce sont précisément dans ces moments que surviennent souvent les incidents les plus sensibles. Et pour l’entreprise, le problème devient majeur , car elle peut rester juridiquement exposée alors même qu’elle ne contrôle plus réellement les activités du collaborateur.
Le bleisure international crée ainsi une situation paradoxale : la responsabilité peut continuer alors que la maîtrise opérationnelle disparaît.
Un enjeu particulièrement sensible dans certains pays
Le sujet devient encore plus important dans certaines régions du monde. Car tous les environnements internationaux ne présentent pas le même niveau de risque.
Dans certaines zones, les périodes “off” peuvent exposer les voyageurs à des risques sécuritaires,une criminalité plus élevée,des tensions politiques,des difficultés médicales,des risques d’enlèvement,des problématiques de cybersécurité,ou des environnements juridiques très différents des standards occidentaux.
Pour les entreprises internationales, cela change profondément l’approche des déplacements. Le sujet ne relève plus uniquement du confort ou de la logistique. Il devient une question de gestion globale du risque international.
Pourquoi ce sujet intéresse désormais les groupes internationaux
Pendant longtemps, beaucoup d’entreprises considéraient les activités personnelles à l’étranger comme relevant uniquement de la responsabilité individuelle. Cette approche évolue rapidement. Les grands groupes internationaux commencent désormais à intégrer le bleisure dans leurs politiques de mobilité et de sûreté.
L’objectif n’est généralement pas d’interdire ces pratiques. Ce serait irréaliste dans un monde où les talents internationaux recherchent davantage de flexibilité. L’enjeu consiste plutôt à clarifier ce qui relève encore de la mission, ce qui constitue une prolongation personnelle, quelles assurances s’appliquent, quels pays nécessitent des précautions particulières, quelles validations internes doivent exister.
Car en cas d’incident grave, une question revient systématiquement : l’entreprise avait-elle réellement anticipé le risque ?
Une transformation silencieuse du travail international
Le bleisure révèle finalement une évolution beaucoup plus profonde. Le travail international devient moins structuré, plus mobile, plus hybride.Les expatriés, dirigeants et entrepreneurs internationaux ne séparent plus aussi clairement vie professionnelle et vie personnelle.Cette évolution apporte davantage de liberté.Mais elle crée aussi de nouvelles zones grises juridiques et opérationnelles. Et dans les prochaines années, ces questions vont probablement devenir centrales pour les entreprises internationales fortement exposées à la mobilité mondiale.
Ce qu’il faut retenir
Le bleisure international n’est plus un simple sujet de confort ou de lifestyle. Il devient progressivement un sujet stratégique pour les entreprises internationales, les expatriés et les dirigeants mobiles.
Car dans un monde où les frontières entre travail, voyage et vie personnelle deviennent de plus en plus floues, une réalité s’impose : plus la mobilité internationale devient flexible, plus la question de la responsabilité devient complexe.
Ex Terminis en collaboration avec Jean-Charles Bensussan -Avocat au barreau de Paris
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